Récits du personnel soignant
Voici une sélection de témoignages de prestataires de soins.
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Leader en santé
Prestataire de soins au lieu d’intervention
Personne ayant un vécu expérientiel
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Une tragédie pousse le Dr Doug Cochrane à partir en mission pour améliorer la sécurité des patients
La mort d’une petite fille à l’Hôpital pour enfants de la Colombie-Britannique en 1997 a incité le Dr Doug Cochrane à réorienter sa carrière pour améliorer la sécurité des patients et réduire les erreurs évitables dans les établissements de soins de santé au pays.
L’enfant est décédée deux semaines après qu’un puissant médicament anticancéreux destiné à traiter sa leucémie a été accidentellement injecté dans son liquide céphalo-rachidien plutôt que par perfusion intraveineuse. Le Dr Cochrane, neurochirurgien pédiatrique à l’Hôpital pour enfants, faisait partie de l’équipe médicale qui a tenté en vain de renverser les effets de cette erreur et de sauver la vie de la fillette.
« Cela m’a profondément affecté de voir une patiente succomber à des traitements prodigués avec les meilleures intentions, mais qui pourtant ont échoué, se souvient-il.
En tant qu’organisation, l’Hôpital pour enfants a été secoué par de très grands débats. Pat Evans, David Matheson et notre directrice générale, Linda Cranston, ont fait preuve d’un leadership courageux en décrivant publiquement ce qui était arrivé à l’enfant. Je pense que c’était la première fois, en tant qu’organisation, que nous avons endossé la responsabilité des conséquences de nos actions, dans des circonstances aux conséquences aussi tragiques. »
Le Dr Cochrane, qui est aujourd’hui le président du BC Patient Safety and Quality Council, en plus d’occuper la fonction de responsable de la sécurité des patients et de la qualité des soins pour la province, se souvient de l’expérience comme d’un réveil brutal, tant pour lui-même, en sa qualité de médecin compétent, que pour l’hôpital.
« En tant qu’organisation, nous ne savions pas qu’il était possible de causer ce genre de préjudice. Nous pensions que nos systèmes étaient infaillibles, résistants et rigoureux, et nous étions entourés de personnes en qui nous avions – et avons toujours – une confiance absolue et sincère. Et pourtant, le système a échoué pour cette patiente. Il n’a pas été à la hauteur de l’organisation ni des individus qui la soignaient. »
À la suite du décès de la petite fille et de la découverte de cas similaires partout en Amérique du Nord, l’Hôpital pour enfants a mis en place un certain nombre de nouvelles mesures de sécurité, notamment des changements dans l’étiquetage des médicaments. Pendant ce temps, le Dr Cochrane subissait lui-même une transformation personnelle.
« En ce qui me concerne, je suis passé du statut de stagiaire enthousiaste qui avait – soyons honnêtes – l’arrogance de penser que tout ce que nous faisions était forcément bon, et que chaque fois qu’un patient présentait de mauvais résultats, c’était généralement dû à sa propre façon d’aborder la situation, ce qui nous amenait à réaliser soudainement que nos interventions avaient une importance très concrète. Tout comme notre façon d’organiser notre travail et de porter attention à ce que nous faisions. Et comme individu, cette prise de conscience a eu un effet profond sur le déroulement de ma carrière et sur les intérêts que j’ai développés ensuite pour la sécurité des patients et la qualité des soins. »
On dit parfois que la médecine moderne porte le fardeau d’une attente injuste de la perfection. Les patients ont en effet un besoin fort compréhensible de considérer leurs médecins comme infaillibles. Le Dr Cochrane apporte un point de vue intéressant sur la question.
« L’idée que les erreurs ne peuvent pas se produire dans notre système de santé n’est pas trop loin de la réalité. Quand vous pensez au nombre d’interventions réussies, à ce qui se passe en soins communautaires ou en soins de longue durée pour maintenir la sécurité des gens, aux personnes qui sont sauvées de maladies qui leur auraient coûté la vie il y a 10 ou 15 ans… Ce que les gens, les équipes et les organisations peuvent faire est vraiment incroyable.
Mais nous serions aveugles si nous ignorions le fait que nous sommes des êtres humains et que des erreurs se produisent. Elles se produisent parce que nous sommes humains, et aussi à cause de notre façon de penser, d’agir et d’être qui nous sommes. Je ne pense pas que nous puissions forcément rendre les systèmes imperméables aux erreurs, mais j’espère seulement que nous pourrons créer des systèmes capables de repérer les erreurs avant qu’elles causent des préjudices. »
Le Dr Cochrane croit que la plupart des gens qui travaillent en santé n’hésitent pas à reconnaître leurs erreurs, mais que s’ils le faisaient systématiquement au grand jour, ils pourraient mieux se défaire du traumatisme émotionnel qui parfois ne fait que compromettre davantage l’efficacité des soins aux patients. Beaucoup de ces gens – infirmières, médecins et autres spécialistes – assument leurs erreurs au prix de nuits blanches ou d’un stress et d’une anxiété accrus au travail et à la maison.
« L’impact des erreurs commises, en particulier si elles sont votre faute, est profond. Leur souvenir vous réveille au milieu de la nuit, vous remettez en question vos capacités et vos compétences, en vous demandant ce que vous pourriez faire différemment ou si vous pourriez refaire la même chose demain. Je pense qu’il y a un processus par lequel les gens doivent passer pour intégrer ce que représente vraiment une expérience de perte et de deuil. Il y a non seulement la perte de la relation avec le patient, mais aussi la perte de compréhension et de confiance en soi.
L’une des choses que j’ai apprises, c’est qu’il faut en quelque sorte que l’organisation soit sensibilisée à la question. Parce que jamais je ne demanderais de l’aide. On pourrait me pousser à chercher de l’aide – ma femme le ferait sans doute –, mais je ne le demanderais jamais moi-même. Ce qui ferait la différence, ce serait qu’un collègue vienne me demander ce qui m’est arrivé et comment il peut m’aider. »
Dans la mesure du possible, une partie de ce processus de guérison devrait inclure la divulgation en personne de l’erreur au patient ou à la famille, ajoute M. Cochrane. Il en était persuadé avant même son expérience avec cette petite fille dont la vie n’a pu être sauvée.
« Ce n’est pas le premier événement dans ma carrière où j’ai eu l’occasion d’admettre mes propres faiblesses, mes propres limites, et que le système en place n’était pas à la hauteur. Je peux penser à plusieurs occasions où la possibilité d’en discuter avec la famille ou le patient m’a apporté un immense réconfort, ajoute-t-il.
Je ne pense pas du tout que cela ait rendu la situation plus facile pour la famille, ni pour le patient, ni pour moi, mais cela l’a transformé et nous a amenés à mieux comprendre nos rôles respectifs – dans mon cas, je pense à un exemple particulier – et à comprendre que nous aurions pu faire mieux, mais que nous n’avons pas su comment. Et quand je dis “nous”, je parle essentiellement de moi.
En tant qu’ex-président de l’Institut canadien pour la sécurité des patients, le Dr Cochrane comprend la valeur et le sentiment de proximité qu’apportent les récits personnels dans la campagne de sensibilisation pour améliorer les soins aux patients.
“Je voulais partager cette histoire, parce qu’elle est très profonde à plusieurs niveaux. Le niveau le plus important est évidemment celui de la vie de la famille et de la vie perdue de cette enfant. Mais ce n’est pas tout. L’Hôpital pour enfants est une organisation différente depuis cette expérience. L’établissement prend maintenant soin de ses patients différemment, d’une manière plus sécuritaire. Il gère son personnel et en prend soin de façon nouvelle et plus sûre. Et nous avons fait le pari de communiquer nos expériences et nos résultats à d’autres personnes et à d’autres organisations, tant qu’elles ne supposent pas être à l’abri de tels événements ou de telles erreurs. Et je pense que c’est en fait l’occasion fabuleuse qui a émergé de cette tragédie absolue.”
Le Dr Cochrane espère que chaque nouvelle génération de prestataires de soins de santé arrivera un peu mieux préparée dans le système que celle l’ayant précédée et comprendra mieux les forces et les limites du système de santé. Et il est très encouragé par ce qu’il constate.
“Je suis étonné par le groupe actuel de stagiaires que je fréquente chaque jour. Ces personnes me poussent vraiment à me dépasser. Parce qu’elles sont beaucoup mieux préparées et ont des connaissances pratiques beaucoup plus poussées sur de nombreux aspects liés à la sécurité des soins. Elles se connaissent mieux, comprennent mieux leurs propres réactions, mais aussi les patients et leurs familles, et savent comment les traiter de manière respectueuse. Je pense que nous sommes dans une bonne position, mais je voudrais que ces jeunes stagiaires se rappellent que nous avons tous et toutes une obligation. Nous avons la chance, au Canada, de vivre dans un système où nous avons des obligations, non seulement en tant que contribuables, mais aussi en tant que prestataires de soins, et cette obligation consiste à améliorer le système et à le rendre plus sécuritaire pour tout le monde.”
Le Dr Doug Cochrane est décédé paisiblement à son domicile, entouré de ses proches, le 17 février 2024. Les contributions exceptionnelles du Dr Cochrane à l’éducation et son engagement indéfectible envers l’amélioration de la sécurité des patients ont établi une norme d’excellence. Son leadership exemplaire et son dévouement à l’amélioration que la qualité des soins de santé ont été une source d’inspiration pour de nombreuses personnes en Colombie-Britannique et à travers le pays.
Le Dr François deWet transforme « le pire cauchemar du médecin » en incitatif à l’amélioration
La dame qui s’est présentée à la salle d’urgence ce soir-là ressemblait à tant d’autres pour le Dr François deWet, jusqu’à ce que sa vie bascule, dans un moment qu’il n’oubliera jamais.
Des membres de la famille de la femme l’avaient amenée dans le petit hôpital rural de Terre-Neuve où travaillait le Dr deWet en lui indiquant qu’elle souffrait de douleurs thoraciques depuis le début de la journée. La patiente n’avait pas été suivie par un médecin depuis son admission à l’hôpital, quelque 14 années plus tôt, à la suite d’une tentative de suicide. Elle était malade depuis plusieurs semaines. Sa famille soupçonnait qu’elle avait le diabète, mais jusqu’à ce jour, elle avait toujours refusé de voir un médecin.
Un électrocardiogramme a confirmé qu’elle avait subi une crise cardiaque. Après avoir été traitée selon les protocoles, elle a d’abord semblé se stabiliser, mais son état s’est ensuite rapidement dégradé. Elle avait le souffle court et son niveau d’oxygène était à la baisse.
« J’ai alors pris la décision de l’intuber, parce que nous avions peur de perdre les voies respiratoires, se souvient le Dr deWet. Les deux infirmières qui travaillaient cette nuit-là comptaient parmi nos infirmières les plus expérimentées. J’avais une totale confiance en elles et elles avaient une totale confiance en moi. »
Le Dr deWet s’est tourné vers l’une des infirmières et a demandé de la « scoline », un terme de jargon médical pour désigner la succinylcholine, un médicament courant qui détend les muscles pour permettre aux médecins d’insérer un tuyau de respiration dans la trachée du patient.
« L’infirmière m’a regardé et m’a dit, “de la scopolamine”? Ce nom désigne un autre médicament que nous utilisons en soins palliatifs pour atténuer les sécrétions. Moi, bien sûr, j’ai entendu “scoline” et j’ai répondu “oui, de la scoline”. Elle est donc partie chercher le médicament et le temps qu’elle revienne, j’avais décidé d’intuber la patiente, raconte le Dr deWet.
Nous lui avons administré le médicament, mais il ne semblait pas faire son effet. Je suis resté confus pendant quelques secondes, car cela ne se passait pas comme prévu. La patiente était censée se détendre immédiatement pour me permettre de l’intuber. Je passais en revue les raisons possibles pour lesquelles ce médicament ne fonctionnait pas. Mais on aurait dit que je ne pouvais plus réfléchir dans cette situation critique. Je regardais l’écran et je voyais que la saturation diminuait, alors j’ai dit, “donnez-lui une autre dose”. L’infirmière a immédiatement donné une deuxième dose et une fois de plus, rien ne s’est produit. »
Perplexe, le Dr deWet s’est demandé si quelque chose clochait avec le médicament ou si la patiente y était insensible d’une manière ou d’une autre. Il n’avait jamais rien vu de tel dans toute sa carrière. Il a demandé du rocuronium, un autre médicament du même type. La patiente a reçu ce médicament, elle s’est immédiatement détendue, et le Dr deWet et son équipe de soins infirmiers ont pu l’intuber.
Une longue tentative de réanimation a suivi, mais la femme n’a finalement pas pu être sauvée. Le Dr deWet a annoncé la nouvelle à la famille en essayant de la réconforter. Ses proches ont demandé de passer du temps seuls avec elle.
« Je suis sorti, je me suis assis au poste de soins infirmiers et nous avons commencé à discuter de ce qui était arrivé... Puis l’infirmière m’a dit : “vous savez, c’est la première fois que je voyais de la scopolamine administrée à un patient lors d’un code. Et dès qu’elle m’a dit ça, j’ai compris.
J’avais ce sentiment dans l’estomac. Celui qu’on ressent quand votre femme vous dit “chéri, il faut qu’on se parle”, ou quand votre secrétaire vous annonce que Revenu Canada est au bout du fil et veut vous parler. Je me sentais comme si on venait de me frapper dans l’estomac. Et tout de suite, j’ai su que ce qui était arrivé. Nous avions donné le mauvais médicament au cours du processus d’intubation. Et mon esprit a commencé à s’agiter, parce que je me suis tout de suite demandé si j’avais contribué à sa mort, si cela aurait pu être évité, et si c’était la raison pour laquelle nous n’avions pas pu la réanimer. À cette époque, je ne comprenais pas comment ce médicament pouvait avoir contribué ou non à la situation. »
À cet instant, le Dr deWet faisait face au pire cauchemar que peut vivre un médecin : une erreur médicale évitable. Il ne savait pas si l’erreur de médicament avait contribué de quelque manière à la mort de sa patiente, mais il savait qu’une erreur avait été commise. Il savait aussi que la première chose à faire était de le dire à la famille. Il a pris la sœur de la patiente à part et lui a raconté ce qui était arrivé, en précisant qu’il ne savait pas si la confusion avait contribué au décès, mais en promettant de trouver rapidement la réponse et de lui faire savoir. La femme a pris la nouvelle avec une retenue remarquable, note le Dr deWet.
L’incident a suscité une vive émotion au sein du personnel médical impliqué, se souvient-il. L’infirmière qui avait administré le médicament était bouleversée parce qu’elle se sentait en faute. Le Dr deWet se reprochait d’avoir désigné le médicament avec un terme de jargon qu’elle ne connaissait peut-être pas. Tout le monde avait l’impression d’avoir échoué à offrir les meilleurs soins possibles à la patiente.
Ce soir-là, le Dr deWet a contacté un spécialiste en médecine interne qui lui a donné l’assurance qu’il était peu probable que l’erreur de médicament ait contribué à la mort de la femme. Malgré cela, le personnel infirmier et lui sont rentrés à la maison le lendemain dans un terrible état d’esprit. Une partie de leur appréhension était liée aux réalités de la vie dans une petite ville où tout le monde se connaît, donc à la façon dont l’incident serait perçu dans de la communauté.
Lorsque le Dr deWet a de nouveau rencontré les membres de la famille le lendemain, ils se sont montrés « étonnamment » compréhensifs. La sœur avait parlé à l’un des membres du personnel infirmier pour lui dire que la famille avait compris la situation et savait que c’était une erreur.
« Je pense que la famille savait que tout ce qui était arrivé n’avait pas été causé par des gestes intentionnels ou malveillants. Et je trouve qu’elle nous a beaucoup soutenus. » Cette compassion ainsi que le soutien de son épouse, elle-même infirmière, et de ses collègues, a beaucoup réconforté le Dr deWet dans ses douloureux moments de doute et ses nuits d’insomnie. Mais seulement jusqu’à un certain point, a-t-il confié.
« C’est comme ça. Même si les autres vous disent que vous avez bien agi ou que vous ne devriez pas vous en faire, c’est plus fort que vous. Il y a une voix intérieure qui vous rappelle tout le temps que cela n’était pas bien, que cela n’aurait pas dû se produire, que vous avez mal agi et que vous avez échoué, et vous entendez cette voix 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. »
Avec le recul, le Dr deWet pense au traumatisme émotionnel qu’il a vécu en tant que médecin avec 20 ans de pratique, et se dit que le poids de la pression doit être beaucoup plus lourd pour les prestataires de soins de santé qui sont encore relativement nouveaux dans le système. Il n’est pas surpris d’apprendre que des études démontrent que de tels épisodes indésirables peuvent entraîner de nombreux jeunes spécialistes de la santé à mettre fin à la carrière.
« Il y a deux façons d’aborder un incident de ce genre. Il y a l’approche à l’ancienne, qui consiste à contourner les obstacles et à pratiquer le culte du silence avec le mot d’ordre “je ne dirai rien si vous ne dites rien”. C’est évidemment la mauvaise façon de faire les choses, l’ancienne façon de faire les choses. La bonne approche dans ces situations, ce serait d’étudier et d’évaluer le cas. L’examiner et le traiter sous tous ses angles, pour trouver la cause de ce qui est arrivé et y remédier. Parce que si c’est arrivé une fois, cela se reproduira, et si nous ne corrigeons pas les problèmes à mesure qu’ils se présentent, quelqu’un d’autre subira un jour le même préjudice, dans les mêmes circonstances. »
Lors de cette nuit fatidique, le Dr deWet et ses infirmières se sont immédiatement engagés à parler ouvertement de l’incident et à réaliser un examen de qualité complet des événements. À la suite de cet incident précis, l’hôpital a modifié ses procédures d’administration de médicaments dans des situations de réanimation, y compris le stockage des médicaments et la dénomination spécifique des médicaments demandés par le personnel médical.
« Cela fait presque trois ans que c’est arrivé et je croise toujours les membres de la famille en ville. Je les vois encore à l’hôpital et certains d’entre eux sont mes patients. Chaque fois que je les rencontre, je ressens toujours une sorte de peur et de honte au fond de moi. Mais je peux les regarder dans les yeux et garder la tête haute en me disant que quoi qu’il soit arrivé cette nuit-là, il en est sorti quelque chose de bien. Et je pense qu’ils le savent. »
Une erreur de médication presque fatale amène un infirmier à faire de la sécurité des patients une priorité
Plus de 30 ans se sont écoulés depuis cette erreur de médication quasi fatale, mais Michael Villeneuve se souvient du moment avec une clarté absolue.
Une petite voix lui disait « Attends une seconde, quelque chose ne va pas », mais Villeneuve, qui était alors un jeune infirmier arrogant désireux de suivre le rythme de ses collègues de cette unité de soins intensifs de l’Ontario, ne l’a pas écoutée et a administré le médicament.
Immédiatement, il a su exactement ce qu’il venait de faire : il avait donné le bon médicament, mais au mauvais patient.
Aujourd’hui président-directeur général de l’Association des infirmières et infirmiers du Canada, M. Villeneuve se sert fréquemment de cette expérience dans son travail quotidien pour promouvoir de meilleurs traitements, une meilleure santé et de meilleurs soins infirmiers partout au pays.
Jeune, Villeneuve rêvait déjà de devenir chirurgien. Sa grand-mère était directrice des soins infirmiers dans un petit hôpital rural et avait l’habitude de l’emmener avec elle pendant ses rondes; ça le fascinait. Ses ambitions ont légèrement changé à l’école secondaire après qu’un ami de la famille l’ait aidé à trouver un emploi d’aide-soignant dans un hôpital d’Ottawa. Il y est resté moins d’une heure, le temps de réaliser qu’il était beaucoup plus intéressé par le travail des infirmières que par celui des médecins.
« Je voyais quelque chose de particulier dans la compétence de ces femmes, se souvient M. Villeneuve. Il suffit d’avoir été dans un service d’urgence dirigé par des femmes pour savoir qu’il y règne une assurance et une atmosphère enivrante qui est particulièrement attrayante pour une jeune personne. Je me suis dit : “C’est ça que je veux faire”. Voilà ce qui m’a amené à travailler aux soins intensifs d’urgence, en neurochirurgie et dans les autres services, et je n’ai jamais regardé en arrière. Aujourd’hui encore, je ne changerais rien à mon parcours.
Sauf que je ne referais pas la même erreur ».
Cette erreur, elle s’est produite en 1985. Deux ans après avoir obtenu son diplôme d’infirmier, M. Villeneuve est passé d’un service de soins à une unité de soins intensifs en neurochirurgie. Il n’y était que depuis quelques semaines. À cette époque, il était encore peu fréquent de voir des hommes en soins infirmiers et M. Villeneuve avait hâte de faire ses preuves. Dans ce contexte, une unité de soin de 12 lits, tout va très vite. M. Villeneuve se souvient d’avoir été très impressionné par la confiance et la rapidité d’exécution des infirmières qui l’entouraient. « Quand je repense à ce qui s’est passé, je pense effectivement que j’essayais d’être meilleur, plus rapide que je ne pouvais l’être, si vous voyez ce que je veux dire. »
Le jour de l’incident, M. Villeneuve avait deux patients à sa charge – l’un avait un taux élevé de potassium, l’autre un faible taux de potassium. L’infirmière responsable a reçu un appel d’un médecin qui demandait que du potassium soit administré à l’un de ses patients. Elle a transcrit l’ordonnance, a appelé M. Villeneuve, lui a donné la feuille de prescription et lui a demandé de donner le médicament A au patient B.
C’est un élément de cette chaîne d’événements – une feuille d’ordonnance partiellement masquée, la mention du nom d’un patient plutôt que de l’autre – qui a envoyé M. Villeneuve au chevet de la mauvaise personne.
« J’ai pris le médicament que j’avais préparé, du potassium, j’étais sur le point de le donner au patient, puis – plus grande leçon de toute ma carrière – j’ai eu le sentiment que quelque chose n’allait pas, raconte M. Villeneuve.
J’ai pensé que quelque chose ne tournait pas rond. Ce que je n’ai pas fait, c’est de m’arrêter. J’ai introduit le médicament lentement, mais je l’ai introduit complètement. Ce n’est que deux secondes après avoir fini que j’ai réalisé que ce n’était pas le bon patient et que j’avais donné une surdose de potassium à la personne qui avait un taux élevé de potassium. Littéralement, je me suis effondré. Je pensais que ma carrière était terminée, que j’allais perdre mon permis, que le patient allait mourir ».
M. Villeneuve s’est immédiatement rendu compte de son erreur et les infirmières et les médecins se sont précipités pour s’occuper du patient, dont le cœur s’était immédiatement emballé. Comble de malchance, le patient était lui-même un médecin chevronné. M. Villeneuve était si bouleversé que ses collègues l’ont confiné dans le salon du personnel pour le reste de la journée.
« Ça s’est passé il y a 32 ou 33 ans et tout reste gravé dans ma mémoire – l’éclairage dans la pièce ce jour-là, le regard des gens autour de moi, ce que j’ai ressenti, ce que j’ai compris quand la petite voix m’a dit : “Doucement, tu dois ralentir avant de causer du tort à quelqu’un” », confie M. Villeneuve.
Il considère son expérience comme un exemple parfait de ce que l’on constate si souvent en médecine et en soins infirmiers, à savoir que les erreurs surviennent le plus fréquemment lors des transferts de soins.
« Nous voyons lors des transferts, même dans les soins à domicile, des membres du personnel infirmier autorisés qui fournissent des plans de soins et délèguent des tâches à un membre de l’équipe auxiliaire autorisée, qui de son côté peut déléguer ces tâches à du personnel soignant auxiliaire ou à un préposé aux soins personnel, ce qui est une grave erreur au sein des équipes, explique M. Villeneuve.
« Parce que les différentes équipes fournissent beaucoup de soins. Ce n’est donc pas seulement un problème lié à l’unité de soins intensifs ou à l’hôpital, mais à l’ensemble du système de santé. Plus il y a de points de transfert, plus il y a de risque d’erreur. »
Ce jour fatidique, Villeneuve a passé la totalité de son deuxième quart de travail dans le salon du personnel, terrifié par le sort de son patient, inquiet pour son avenir, rongé par cette terrible « peur de l’erreur » qui l’habite en tant qu’infirmier depuis le jour de la remise des diplômes. Mais au fil des heures, tout indiquait que le patient allait survivre. Ce n’est qu’à ce moment-là que Villeneuve a eu l’occasion de discuter avec son infirmière en chef, qui l’a merveilleusement soutenu.
« Lorsqu’elle est arrivée, je pensais qu’elle allait me sanctionner, qu’elle allait me renvoyer chez moi. Elle m’a plutôt dit : “Qu’as-tu appris?” se souvient M. Villeneuve, étouffé par ce souvenir douloureux. Elle m’a simplement dit de ralentir. L’une des infirmières que j’admirais vraiment s’appelait Jennifer et était extrêmement compétente. Et elle m’a dit : “Tu n’es pas encore Jennifer. Vas-y doucement. Pose-toi. Réfléchis à ce que tu fais”. Toutes les choses que je savais et que j’aurais dû faire. Et cela m’a aidé à calmer mon ego, qui avait été assez malmené par cet incident.
Cet événement a été une grande leçon de vie pour moi. Quand votre petite voix intérieure vous dit de vous arrêter, il faut l’écouter, comme si c’était un feu jaune à une intersection; vous ne devez pas accélérer, vous devez ralentir.
Même maintenant dans mes fonctions administratives et pédagogiques, si je sens que quelque chose ne va pas, je dis simplement aux gens que j’ai besoin de temps pour y réfléchir. J’essaie de ne pas prendre de décisions rapides et je pense que mes décisions sont meilleures ».
David U milite pour une culture sans blâme en soins de santé
C’est en 2003 que David U a d’abord été frappé par l’effet d’entraînement tragique des erreurs de médication.
Le président et chef de la direction de l’Institut pour la sécurité des médicaments aux patients du Canada (ISMP Canada) avait alors été appelé comme témoin expert pour l’enquête du coroner sur la mort d’un patient de l’hôpital. Le décès est survenu après qu’une infirmière a injecté par erreur dans la ligne intraveineuse du patient du chlorure de potassium concentré – un produit chimique utilisé dans les injections létales – plutôt que la solution saline normale prévue. À l’époque, les deux solutions étaient stockées et distribuées dans des flacons presque identiques dans les établissements de soins de santé du pays.
Monsieur U, un pharmacien comptant plus de 40 années d’expérience, se souvient d’être resté éveillé tard un soir à son domicile en Ontario pour préparer son témoignage du lendemain. En étudiant le dossier et les rapports d’enquête déposés à la suite du décès, dont le compte-rendu d’une infirmière grandement traumatisée, il a été profondément ému.
« Je me souviens de toutes les boîtes de documents dans mon petit bureau à la maison, confie-t-il. Mes enfants et ma femme dormaient déjà et j’étais tellement triste que tout cela se soit produit. Je voyais bien que la compétence de l’infirmière n’était pas en cause, et que ce n’était pas non plus une erreur de sa part. Je ne pouvais pas empêcher les larmes de me monter aux yeux en regardant tous ces documents.
Cela m’a convaincu que je devais faire quelque chose. Alors, je me suis mis au travail en espérant que cela ne se reproduirait plus jamais – et jusqu’ici tout va bien. »
Lorsque David U a fondé ISMP Canada en 2000, la culture entourant les préjudices associés aux soins de santé dans les hôpitaux canadiens était encore très axée sur la désignation de coupables et le blâme. La plupart des infirmières, des médecins et des autres cliniciens expérimentés ont été confrontés d’une manière ou d’une autre à des événements indésirables. Mais lorsqu’un incident se produit, le prestataire de soins le plus directement concerné peut se sentir bien seul.
David U cite le cas d’un autre accident mortel lié aux soins de santé, qui impliquait le bon médicament, mais mal administré. Une jeune patiente atteinte de cancer nécessitant une chimiothérapie a été reliée à une pompe à perfusion portable qui aurait dû être réglée de manière à lui administrer le médicament hautement toxique sur une période de quatre jours. Le médicament de chimiothérapie a plutôt été perfusé pendant quatre heures, et la femme est morte presque immédiatement.
Dans ce cas, l’infirmière concernée a plus tard rencontré la famille de la patiente dans le but de permettre à toutes les parties de faire leur deuil et de guérir ensemble, se rappelle David U.
« Dans les deux cas, je n’ai pas eu l’impression que la famille en voulait vraiment au personnel soignant, ce qui est une bonne chose. Je pense que tout le monde sait que le personnel est en fait la deuxième victime dans ce genre d’histoire. Dans les deux cas, je crois que les infirmières ont quitté la profession, ce qui est aussi très, très perturbant. »
L’organisation de David U a fait de grands progrès ces dernières années dans la lutte pour réduire les erreurs de médication évitables, comme celles qui continuent de le hanter aujourd’hui. Des mesures ont été prises pour limiter la disponibilité des ampoules de chlorure de potassium qui étaient auparavant largement accessibles dans les services hospitaliers du Canada. L’Institut a travaillé de concert avec Santé Canada pour inciter les fabricants à concevoir les emballages de médicaments de manière à ce que les produits tels que le chlorure de potassium concentré se distinguent clairement des autres médicaments.
ISMP Canada a également mené une campagne visant à réduire le risque d’erreurs hospitalières impliquant la vincristine, un médicament anticancéreux, à la suite d’un certain nombre d’incidents tragiques où le médicament a été injecté dans le liquide rachidien de patients plutôt qu’administré par perfusion intraveineuse. L’ISMP a également milité en faveur d’un plan national de déploiement de codage à barres des médicaments, afin de normaliser l’administration de ces médicaments et de réduire le risque d’erreur humaine. David U est fier de l’appui et de la discrétion que son organisation procure aux travailleurs et travailleuses de la santé qui signalent des erreurs à travers le pays.
« Une de nos forces, c’est de rester en contact avec les équipes soignantes en place – infirmières, pharmaciens et même médecins –, qui communiquent avec nous soit par notre programme de déclaration, par téléphone ou par courriel pour nous raconter leur histoire, souligne David U. Là encore, nous conservons la confidentialité de l’information, nous encourageons les gens à s’adresser à moi ou à ISMP Canada, puis nous utilisons ces renseignements pour essayer de corriger le système.
C’est aussi l’objectif de ces personnes. La seule raison qui les motive à m’appeler, c’est l’altruisme; elles veulent partager leur histoire pour que rien de la sorte ne se reproduise.
Selon David U, tout le monde est humain, il n’existe pas de système infaillible et il y aura toujours des erreurs.
« Je pense qu’offrir aux gens ce genre de soutien, les appeler personnellement et leur assurer que nous pouvons faire quelque chose fait une énorme différence. Du point de vue du personnel soignant, rien ne se perd dans un trou noir, car c’est leur choix. Le personnel soignant veut du changement, et du soutien. »
Bien que personne dans le secteur de la santé ne se rende au travail avec l’idée de commettre une erreur, reconnaître ces erreurs lorsqu’elles se produisent, aussi difficile que cela puisse être, demeure la meilleure option pour tout le monde.
« Quoi que vous deviez faire, dites-vous que si vous avez fait de votre mieux et que vous avez essayé de signaler l’incident, nous pouvons collectivement changer les choses, conclut David U. Il faut cesser d’avoir peur ».
La mort inattendue d’une patiente pousse une obstétricienne à réclamer de nouvelles formations pour tous les médecins
Bouleversée, déroutée et en colère, la Dre Amy Nakajima a passé ses notes médicales au crible pour essayer de trouver un sens au chaos effroyable qu’elle avait vécu.
Plus tôt dans la journée, une jeune mère enceinte et en bonne santé était arrivée pour un accouchement normal à l’Hôpital de la Saskatchewan où travaillait la Dre Nakajima. C’était en 2001, et elle n’avait alors que 14 mois d’expérience comme obstétricienne-gynécologue.
La Dre Nakajima avait été appelée en renfort pour aider la patiente en plein travail, car le rythme cardiaque du bébé semblait chuter. La procédure de succion s’était bien passée, le bébé était né en bonne santé, mais la patiente s’était mise à saigner un peu par la suite. La Dre Nakajima a alors réparé une déchirure détectée au vagin, mais l’hémorragie n’a pas cessé.
« On a continué à travailler sur le saignement, mais ça n’arrêtait pas », explique la docteure en se rappelant cette journée qui a changé le cours de sa carrière.
« J’ai appelé le deuxième médecin de garde pour qu’il me donne un coup de main, puis l’anesthésiste m’a dit qu’il avait également des problèmes. Il a donc appelé un deuxième anesthésiste en renfort. Ensuite, un autre problème est survenu; on avait même des difficultés à accéder aux lignes IV. Le chirurgien général est donc venu pour faire une incision. »
« Tout avait commencé par ce qui semblait être un cas assez normal, mais ensuite les choses ont vite mal tourné. On disait : « il se passe quelque chose; ça ne fonctionne pas; elle ne répond pas comme prévu ». À ce moment-là, tout le monde se débattait, je n’étais pas la seule. Toute l’équipe, tout le personnel soignant, nous étions tous en difficulté. Je me sentais… tout le monde, je crois, se sentait perdu. »
La situation s’est transformée en une espèce de confusion contrôlée où chaque spécialiste faisait ce qu’il avait à faire, et où chacun essayait par tous les moyens d’améliorer les choses, mais sans résultat. On a réussi à stabiliser suffisamment la patiente pour la transférer à l’unité de soins intensifs, où elle est morte peu de temps après. C’est à ce moment-là qu’un immense sentiment d’irréalité s’est emparé de toute l’équipe médicale, selon la docteure.
« C’était un incident horrible et traumatisant pour tout le monde, mais pour la famille avant tout bien entendu. Toute l’équipe a été profondément marquée par cet événement. Je pense qu’en entendant cette histoire on peut facilement comprendre comment je peux me sentir, mais il est impossible d’imaginer la culpabilité et la honte que cela entraîne à moins d’avoir vécu soi-même une telle expérience. »
Quand elle a expliqué au chef du personnel ce qui s’était produit, il n’arrivait pas à le croire. Aucune mère n’avait perdu la vie pendant l’accouchement depuis des décennies. La Dre Nakajima l’a informé qu’elle devait être de garde toute la fin de semaine, mais qu’il fallait qu’on la remplace pour le reste de son service, et qu’elle resterait jusqu’à l’arrivée du collègue de remplacement le lendemain matin. Elle était totalement épuisée et tellement anéantie qu’elle ne se sentait plus capable de travailler.
La Dre Nakajima a pris deux semaines de congé. Elle se disait que si l’autopsie ne révélait pas une embolie ou une autre cause de décès rare, elle mettrait fin à sa jeune carrière. Elle savait que l’équipe médicale aurait dû être en mesure de sauver la patiente autrement.
L’autopsie a finalement déterminé que la patiente avait souffert d’une embolie amniotique, une urgence obstétricale rare et habituellement fatale qui se produit lorsque le liquide amniotique pénètre dans le système sanguin de la mère et déclenche une réaction catastrophique de type allergique.
« J’ai assisté à ses funérailles. C’était étonnant. Je pense que je n’oublierai jamais ça. Il y avait plein de monde. J’étais tellement désolée pour cette famille, se rappelle la Dre Nakajima. Je suis revenue au travail deux semaines plus tard, dans cet hôpital où j’avais perdu une patiente, sans qu’on me reproche quoi que ce soit. J’ai reçu un soutien incroyable de tout le monde. Donc, avec le recul, sachant maintenant ce que d’autres victimes secondaires subissent, je me sens très chanceuse d’avoir reçu autant de soutien et de compassion. »
Cette expérience l’a marquée à bien des égards. Elle a ressenti une grande impuissance et beaucoup de frustration ce jour-là, car jamais elle n’avait été préparée à annoncer à ce jeune père que sa femme était morte et que ses enfants n’avaient plus de mère. La Dre Nakajima ajoute qu’elle ne sait pas quelle personne elle serait devenue si cela ne lui était pas arrivé. Cet accident survenu au tout début de sa carrière a orienté à bien des égards le choix de sa pratique, la façon dont elle interagit avec ses patients et ses collègues, et sa manière d’enseigner.
La docteure fournit aujourd’hui des soins au Centre de santé autochtone Wabano, au sein de l’équipe de santé familiale de Bruyère et de l’Hôpital Saint-Vincent. Elle a un intérêt particulier pour le travail auprès des patients qui traditionnellement seraient considérés comme marginaux. Dans son enseignement aux étudiants et étudiantes en troisième année de médecine à l’Université d’Ottawa, elle met l’accent sur la sécurité des patients, la communication franche et l’importance de reconnaître les préjudices. Elle favorise le recours aux simulations pour explorer et enseigner les questions de sécurité et développer les compétences en matière de divulgation. En tant que directrice par intérim de la recherche et du développement de SIM-one, un réseau de simulation de soins de santé sans but lucratif, elle développera des programmes axés sur les moyens d’utiliser la simulation pour améliorer la sécurité des patients.
« C’est tellement difficile d’avoir ce genre de discussion avec une famille, de dire : “je suis vraiment désolée, on n’a pas pu sauver votre mère”, confie-t-elle. Certaines personnes font un parallèle avec l’enseignement de la communication des mauvaises nouvelles dans le programme de formation médicale de premier cycle, mais je pense que c’est fondamentalement différent. Quand il s’agit d’une mauvaise nouvelle, on peut dire : “je suis vraiment désolée, les tests que nous avons faits il y a quelques semaines montrent que vous avez un cancer du col de l’utérus.” C’est une terrible nouvelle que je me sentirais très mal de communiquer parce que je sais ce qui attend cette personne. Mais c’est une tout autre chose que de communiquer une erreur ou un problème imprévu en disant : “je suis vraiment désolée, vous avez le cancer du sein, mais nous avons enlevé le mauvais sein.” »
« C’est une conversation très différente parce qu’il faut assumer sa participation au tort causé à la personne par les soins qu’on lui a donnés, conclut la docteure. Je pense que ces compétences doivent être enseignées à tous les cycles universitaires ainsi qu’au postdoctorat. Et il faut voir comment on pourrait offrir un tel programme de la manière la plus efficace et la plus percutante possibles afin d’aider nos étudiants et étudiantes à réfléchir aux façons d’optimiser la sécurité et de mieux les préparer aux événements malheureux qui peuvent arriver. »
Une erreur chirurgicale incite un médecin à défendre la sécurité de tous les patients
Le Dr Peter Pisters est président et chef de la direction du Réseau universitaire de santé (RUS) à Toronto. Le RUS est un centre intégré de santé, de recherche et d’éducation qui comprend quatre établissements – l’Hôpital Toronto General, l’Hôpital Toronto Western, le centre de cancérologie Princess Margaret et l’Institut de réadaptation de Toronto –, ainsi qu’un établissement scolaire, le Michener Institute of Education du RUS. Mais le Dr Pisters se voit aussi comme le chef de la sécurité des patients du RUS.
C’est une chose qu’il prend très au sérieux, un devoir renforcé par le souvenir pénible d’une éponge chirurgicale laissé dans le corps d’un patient.
L’incident est arrivé il y a plus d’une décennie, alors que le Dr Pisters travaillait comme chirurgien au Texas MD Anderson Cancer Center à Houston, où il avait un horaire de travail très chargé. Mais les sentiments de peur, de colère et de frustration qu’il a ressentis ce jour-là sont toujours bien frais dans son esprit.
Le Dr Pisters pilotait une intervention chirurgicale très compliquée où l’œsophage atteint du patient avait été retiré et remplacé par un tronçon transplanté de son côlon. La chirurgie avait exigé la participation de plusieurs équipes et la procédure avait duré neuf heures. Tout s’était bien passé, mais alors que l’équipe chirurgicale finissait de compter le nombre d’éponges – un exercice systématiquement réalisé avant et après les chirurgies –, quelqu’un a réalisé qu’il en manquait une. Les éponges chirurgicales sont de petits carrés de gaze utilisés pour éponger le sang. Au cours d’une longue opération, les médecins peuvent en utiliser des dizaines sur le site opératoire pour contrôler le saignement.
Les erreurs de comptage ne sont pas rares dans le contexte mouvementé d’une salle d’opération, c’est pourquoi le Dr Pisters a demandé qu’on fasse un recomptage. Lors de cette deuxième vérification, on a cru que toutes les éponges avaient été comptabilisées.
« À ce moment-là, l’opération avait déjà duré longtemps, le patient était froid, et pour moi il était absolument impossible que j’aie pu laisser une éponge dans le corps du patient, alors j’ai décidé de le laisser aller en salle de réveil », se souvient le Dr Pisters.
Mais un léger doute persistait encore dans son esprit. Pour en avoir le cœur net, il a demandé qu’on fasse des radiographies. Lorsque les images ont montré que quelque chose avait été laissé à l’intérieur de son patient, le docteur est resté stupéfait. Pour compliquer les choses, en examinant les images, il a constaté qu’il ne pouvait pas identifier avec certitude l’objet en question.
« Je me suis rendu compte à ce moment-là que pendant ma formation chirurgicale et ma formation postdoctorale, dans les manuels et les examens, jamais je n’avais vu de radiographies de corps étrangers laissés à l’intérieur d’un patient. Et par conséquent, je ne pouvais pas identifier ce corps étranger, cet objet que j’avais laissé à l’intérieur du patient. »
Le Dr Pisters est immédiatement allé voir la conjointe du patient pour lui dire qu’il y avait un problème et qu’il pensait que quelque chose avait été laissé dans le corps de son mari.
« Après cette première conversation, je me souviens que je marchais dans le couloir, la tête basse, en me demandant comment cela avait pu se produire, comment trouver une solution, ce que j’allais pouvoir faire, quelles seraient les conséquences pour moi et si cela allait affecter ma famille », se rappelle le docteur.
« J’avais atteint, à plusieurs égards, le sommet de ma carrière. J’avais été nommé professeur titulaire après 10 ans à la faculté. Je pratiquais des opérations chirurgicales de pointe. Et nous connaissions un énorme succès en tant qu’établissement au sein de notre groupe. J’étais inquiet à l’idée que ce qui s’était passé pourrait vraiment me nuire non seulement à moi personnellement et professionnellement, mais également à l’établissement. La situation pouvait aussi, dans ce contexte, entraîner des poursuites et un enchaînement très compliqué d’événements désagréables pour toutes les personnes qui étaient impliquées. »
Durant les six heures suivantes, le Dr Pisters et ses collègues en chirurgie ont passé aux rayons X chaque pièce d’équipement qu’ils avaient utilisé au cours de l’opération et qui pouvait ressembler à l’objet mystère. Puis, vers 2 heures du matin, l’équipe est finalement arrivée à la conclusion qu’il s’agissait en effet d’une éponge chirurgicale.
Le Dr Pisters a dormi à l’hôpital cette nuit-là, et le lendemain matin le patient a été ramené dans la salle d’opération. « Je me suis assis dans le coin de la pièce sur un tabouret et j’ai regardé mes collègues rouvrir l’abdomen du patient. Il ne leur a fallu que 20 minutes pour trouver et retirer l’éponge. Tout était terminé en 30 minutes », raconte-t-il.
« Le patient allait bien, mais le moment que j’ai vécu demeure unique et ne ressemble à aucun autre de ma carrière. Je me suis senti très mal, humilié, et j’avais beaucoup de chagrin. Je n’arrivais pas à croire que j’avais pu commettre une telle erreur. Et en y réfléchissant plus profondément, j’ai compris que j’avais bel et bien commis une erreur, mais que plusieurs éléments du système étaient aussi en cause. »
Un chirurgien avait commis une erreur, deux comptages d’éponges avaient été faits, et ni le médecin ni l’hôpital n’avaient mis en place des politiques et des protocoles pour faire face aux informations contradictoires.
Le Dr Pisters explique que l’expérience l’a changé personnellement, et que ce n’est que plus tard dans sa vie universitaire, alors qu’il étudiait la sécurité des patients à la Harvard School of Public Health, qu’il a pu acquérir des connaissances approfondies en science de l’erreur humaine. Quand il a intégré son poste de direction au RUS en janvier 2015, le Dr Pisters y a vu une excellente occasion de jouer un rôle important dans la sécurité des patients.
« Une grande partie de ce que nous avons à faire aujourd’hui consiste à reconnaître que dans le domaine des soins de santé, il y a historiquement une culture de la honte et du blâme, et aussi souvent une habitude qui consiste à dissimuler nos erreurs et à passer au prochain patient, confie le Dr Pisters.
On se doit de faire mieux en adoptant les principes et les concepts d’une culture juste, et en appliquant la pensée systémique pour mieux comprendre la complexité de notre environnement de travail en soins de santé ».
Le Dr Pisters aimerait que le système de santé canadien adopte les approches et principes de sécurité qui ont été déployés avec succès dans d’autres secteurs à « haute fiabilité », comme l’aviation commerciale et la fabrication de produits chimiques.
« Un des plus grands changements que nous avons mis en œuvre au RUS consiste en une approche que nous appelons Caring Safely (soigner de façon sécuritaire). C’est un programme que nous avons conçu et déployé en collaboration avec la Sick Children’s Hospital de Toronto. Il s’agit d’une approche structurée de la sécurité des patients, qui commence par l’effort de créer une culture juste qui encourage la prise de parole sur des problèmes de sécurité, une approche qui vise non seulement les patients, mais aussi les employés et la sécurité au travail. »
Alors qu’on parle de plus en plus de l’importance d’accroître la sécurité des patients au Canada, quantité de spécialistes en santé poussent les hôpitaux à devenir plus ouverts en matière de déclaration et de divulgation publique des erreurs évitables, et le Dr Pisters en fait partie.
« Je pense que les patients et les familles comprennent la complexité des soins médicaux tels qu’ils sont dispensés aujourd’hui, dit-il. Ils comprennent que parfois, les choses ne se passent pas comme prévu. Et la franchise et l’honnêteté que nous démontrons, même l’incertitude que nous transmettons dans les moments de doute, permettent paradoxalement de renforcer la confiance des patients et des familles ».
Le fait d’être impliqué dans des incidents d’erreurs médicales évitables peut avoir un impact émotionnel sur les prestataires de soins, mais M. Pisters croit que le meilleur remède pour eux consiste à devenir des ambassadeurs de la sécurité au sein de leur propre établissement.
« Les personnes qui défendent la sécurité, surtout les médecins, ont une influence considérable dans le milieu de soins de santé où elles travaillent. Et quand ces personnes occupent des rôles de leadership ou qu’elles ont la chance d’occuper un poste comme le mien, elles peuvent avoir une influence profonde sur la sécurité des patients, ce qui peut contribuer à sauver des milliers de vies. »
En effet, c’est l’une des raisons pour lesquelles le Dr Pisters s’est senti obligé de partager son histoire. Il pense que davantage de prestataires de soins doivent se lever et se faire entendre.
« Nous devons tous et toutes reconnaître que nous avons un rôle à jouer dans la sécurité des patients et que nous avons l’occasion de créer au Canada une vague de transformation qui a une véritable incidence sur la façon dont les patients seront soignés à l’avenir. »
La Dre Julia Trahey réclame la création de réseaux de soutien entre pairs pour aider les prestataires de soins à la suite d’incidents liés à la sécurité des patients
Pour la Dre Julia Trahey, une bouleversante rencontre survenue il y a plus de 20 ans avec un jeune homme perturbé a créé une fracture durable, tant dans sa vie personnelle que dans sa carrière.
Cette expérience lui a aussi permis de mieux comprendre le poids que le personnel soignant peut ressentir après qu’un patient subit un préjudice. Voilà l’empathie particulière dont la Terre-Neuvienne d’origine fait preuve tous les jours dans son travail de spécialiste en médecine interne générale à Saint-Jean.
« Quand je pense au pourquoi de ce que je fais maintenant, je repense à un épisode survenu très tôt dans ma carrière – parce qu’il y a ma carrière d’avant et celle suivant cet incident, se confie-t-elle. Le patient était un jeune homme à peine plus vieux que moi à l’époque, qui était arrivé après une tentative de suicide et qu’on avait transféré à l’hôpital où je travaillais en raison de difficultés respiratoires ».
Après avoir réanimé l’homme et réussi à stabiliser son état de santé, la Dre Trahey se souvient d’avoir fait des allers-retours aux urgences tout au long de son quart de travail, qui comme toujours avait été long et mouvementé. Le patient semblait bien se porter.
Mais vers une heure du matin, elle a reçu un appel lui annonçant que le jeune homme avait à nouveau tenté de se suicider alors qu’il était soigné à l’hôpital. Pour la deuxième fois en 24 heures, elle a été appelée pour tenter de réanimer le même individu. Cette fois-là, il n’avait pas raté son suicide.
« J’ai continué mon quart de travail et j’ai été appelée quelques heures plus tard pour réanimer un autre patient qui avait été retrouvé possiblement sans vie chez lui, puis j’ai traité plusieurs autres patients tout au long de la nuit. J’étais accompagné d’un stagiaire et nous avons rencontré certains membres de la famille. C’était un événement extrêmement traumatisant pour tout l’hôpital, le personnel infirmier et les médecins d’urgence. En essayant de faire face à ça tout en exécutant le reste du travail qui doit être fait durant la nuit, on entre dans un état où tout semble suspendu, où on ne ressent plus rien. Il y a du travail à faire, il faut juste continuer et ne pas y penser. »
Très vite, cependant, le traumatisme émotionnel s’est fait sentir. « Je me souviens que le lendemain matin en sortant de l’hôpital, sachant qu’il y aurait d’autres réunions à ce sujet, je ne savais plus quoi ressentir. Je me souviens d’avoir quitté l’hôpital en voiture. Normalement, j’aurais dû aller voir ma mère pour lui en parler, mais mes parents n’étaient pas en ville ce jour-là, alors je suis allée chez ma sœur aînée. Et je me souviens d’avoir brûlé un feu rouge en chemin. J’ai compris seulement après coup que je l’avais brûlé, parce que j’étais dans un état tel que je ne saurais même pas comment le mettre en mots. Je ne savais pas quoi penser, c’était la pagaille dans ma tête; des pensées en pagaille et une absence de sentiments, parce que je ne savais pas quoi ressentir. »
La Dre Trahey avait juste besoin de parler à quelqu’un. Elle aurait eu besoin de le faire à l’hôpital aussi, bien sûr, mais la Dre Trahey avait voulu se montrer solide devant son stagiaire. De plus, ses collègues médecins avaient semblé ne pas trop faire de cas de son expérience. Une partie d’elle pensait également qu’en tant que femme, si elle devenait trop émotive, cela pourrait être considéré comme un manque de professionnalisme de sa part.
Pourtant, faire face à un tel événement préjudiciable peut en soi devenir un choc intrinsèque à votre identité professionnelle, selon la Dre Trahey, et cela affecte aussi la manière dont on se perçoit en tant qu’individu.
« Je pense certainement que les médecins de ma génération et les plus âgés ont été conditionnés à penser que les gestes que nous faisons et leurs résultats pour nos patients reflètent, jusqu’à un certain point, nos qualités en tant que personne, confie-t-elle. Nos rôles professionnels et personnels sont si étroitement liés que lorsque les choses tournent mal, on se défend difficilement contre le sentiment d’avoir échoué en tant qu’être humain, et pas seulement dans son rôle professionnel. »
Ce point de vue est en train de changer et la Dre Trahey a largement contribué à ce changement de mentalité. Elle est responsable clinique de la sécurité des patients au sein de son organisation et a travaillé dur pour que la sécurité des patients soit une priorité dans la formation de la prochaine génération de spécialistes de la santé au Canada. Quand on lui demande s’il y a une chose qu’elle changerait par rapport à l’expérience qu’elle a vécue avec ce patient il y a des années, elle répond sans hésiter :
« S’il y a une chose que je changerais, c’est en fait celle que j’ai choisi de changer, c’est-à-dire d’ajouter la sécurité des patients au programme de premier cycle de notre université.
C’est dans ce cadre que j’ai parlé de la nécessité d’un réseau de soutien par les pairs et du fait qu’il ne devrait pas y avoir de honte ou de crainte à parler des fautes que l’on commet, puisque la probabilité de faire des erreurs fait partie du métier. Les conséquences de ces erreurs ne seront pas forcément catastrophiques, mais il faut les dédramatiser et les accepter comme des événements « normaux » dans le cadre d’un travail à haut risque, et aussi considérer qu’il est normal d’en parler. Alors j’encourage les jeunes et je leur enseigne que cet aspect fait partie du métier de médecin. »
La mort du jeune homme ce jour-là a mis en évidence les lacunes de collaboration dans le traitement des patients atteints de maladies mentales et physiques au sein de cet hôpital. Dans la foulée, un nouveau service de liaison psychiatrique a été créé pour donner à tous les patients un accès en temps réel à des traitements psychiatriques. Aujourd’hui encore, la Dre Trahey considère ce service comme quelque chose d’extrêmement positif, autant pour les patients que pour les médecins, d’autant plus qu’il découle d’un événement qui autrement aurait été terriblement négatif. Cette vie perdue a permis de créer un service qui est venu en aide à des centaines de patients dans les années qui ont suivi, dit-elle.
« Je pense à certains mots qu’on utilise dans ces circonstances : tristesse, chagrin, stoïcisme; ils expriment avec justesse ce que j’ai pu voir. J’étais là dans la salle quand tout cela s’est manifesté, quand des gens sont restés stoïques face à de terribles nouvelles. J’ai su ce qu’était la tristesse parce qu’elle remplissait la pièce. J’ai vu et ressenti du chagrin, parce que j’étais là parmi des personnes à qui il venait d’arriver de grands malheurs.
Je n’ai pas eu une longue relation avec ce patient en particulier. C’était une expérience de très courte durée, mais elle a marqué ma carrière, avec un avant et un après, parce que j’avais l’impression que les choses auraient pu être faites différemment et que cela aurait pu changer la tournure des événements. Voilà comment cela m’a affecté, à l’époque et jusqu’à ce jour, et voilà pourquoi je tente de faire le travail que je fais, de la façon dont je le fais. »
Si le fait de partager son expérience contribue à réduire le fardeau du traumatisme émotionnel de certains prestataires de soins de santé, l’objectif de la Dre Trahey est atteint.
« Je suis à un tournant intéressant de ma carrière. Je me dirige dans la phase finale. Je ne suis pas une jeune médecin, je suis une professionnelle chevronnée et je pense qu’il est important pour les autres médecins et la communauté étudiante de comprendre qu’il s’agit d’expériences que certaines personnes ont vécues au cours de leur carrière. Cela peut faire de vous un meilleur médecin, j’allais dire, mais il serait plus juste de dire un médecin plus conscient. Les jeunes médecins auront aussi des patients qui vont les amener à changer leur façon de travailler, et ils devront considérer cela comme une expérience d’apprentissage et en tirer quelque chose de bien. Et j’espère qu’ils pourront recevoir le soutien de leurs pairs chaque fois qu’ils en auront besoin. »
Patients et prestataires s’unissent à la suite d’un incident lié à la sécurité des patients
Deborah Prowse et Steve Long pourraient sembler être de curieux partenaires dans la campagne visant à promouvoir la sécurité des patients au Canada.
Mme Prowse est la fille de l’un des deux patients décédés en 2004 après qu’une pharmacie de l’hôpital Foothills de Calgary a préparé des solutions de dialyse de manière erronée avec du chlorure de potassium plutôt qu’avec du chlorure de sodium. M. Long était le directeur responsable de cette pharmacie à l’époque.
Il a fallu deux ans avant que les deux victimes secondaires de cette grave tragédie aient la chance de se rencontrer lors d’un tête-à-tête réparateur qui leur a permis d’exprimer leur chagrin, de partager leur peine et de semer les graines d’une remarquable alliance militante. Les deux acolytes prennent maintenant régulièrement la parole ensemble, évoquant avec beaucoup de franchise leur douloureuse expérience commune.
Kathleen, la mère de madame Prowse décédée en mars 2004 à l’âge de 83 ans à la suite de cette erreur médicamenteuse, est survenue au terme de 13 mois difficiles d’interventions chirurgicales et d’échecs qui avaient déjà laissé la famille Prowse très mécontente de la qualité de ses soins médicaux. Le décès inattendu de leur mère a été un véritable choc pour la famille, un traumatisme qui n’a fait que s’aggraver dans la tempête médiatique qui a suivi. « Ma mère est décédée à la suite d’une série d’événements indésirables qui ont mené à l’ultime incident qui lui a coûté la vie, explique Mme Prowse. Elle avait fait deux séjours médicaux à l’hôpital et dans les deux cas, plusieurs choses ne s’étaient pas bien passées.
Monsieur Long, pour sa part, est marqué par le souvenir persistant d’une journée de routine qui a horriblement mal tourné.
« L’incident avec la mère de Deborah s’est produit un vendredi après-midi. C’était un vendredi comme les autres, mais le pharmacien qui travaillait à l’unité de soins intensifs est descendu pour nous dire qu’il y avait eu une erreur dans la solution de dialyse. Ils l’avaient apporté au laboratoire d’analyse des gaz sanguins et ils avaient déterminé qu’elle contenait du chlorure de potassium. »
M. Long et son équipe ont consulté les registres de fabrication, vérifié le numéro de lot de la bouteille, puis découvert que ce lot de solution de dialyse avait en fait été préparé par erreur avec du chlorure de potassium. À l’époque, le potassium et le chlorure de sodium avaient été achetés chez le même fabricant, avaient été stockés sur la même tablette et étaient présentés dans des contenants d’apparence similaire. Même la couleur et le lettrage sur les étiquettes se ressemblaient, raconte M. Long.
Plus tard ce soir-là, M. Long participait à l’entraînement de l’équipe de basketball de sa fille quand son téléphone a sonné. Sa voix hésitante quand il évoque ce moment témoigne des souvenirs douloureux qui le hantent toujours aujourd’hui.
« L’appel provenait du médecin qui travaillait à l’unité de soins intensifs et disait essentiellement : “vous avez tué mon patient; qu’allez-vous faire maintenant et comment allez-vous vous assurer que cela ne se reproduise plus?” »
J’étais alors directeur de la pharmacie à Calgary depuis près de 20 ans. Jamais je n’avais dû composer directement avec une erreur ou un incident de cette ampleur. Nous avions récemment ouvert une pharmacie centrale. Nous l’avions conçue. Nous connaissions les principes de qualité et de sécurité et savions comment modifier les processus pour réduire le risque d’erreur. Pourtant, ici, dans cette nouvelle installation conçue pour assurer la sécurité des patients, nous avions commis l’irréparable. Nous avions causé la mort de deux personnes. »
L’hôpital et l’autorité sanitaire régionale ont mené plusieurs enquêtes et examens qualitatifs à la suite des décès, lesquels ont fait l’objet d’un examen public et politique intense. Au fil des ans, les autorités sanitaires ont consacré du personnel et des ressources pour mettre en œuvre des initiatives en matière de sécurité des patients d’une valeur de 7 millions de dollars. Mais dans les premiers jours, au milieu de ce rigoureux examen institutionnel, il y a eu peu de soutien pour le personnel et pour les proches les plus touchés par l’événement.
« Essentiellement, nous essayions juste de faire face dans l’immédiat à tout ce qui arrivait, en essayant de comprendre au mieux ce qui s’était passé, se souvient M. Long.
Nous avons essayé de maintenir les activités, parce que nous avions encore 2 500 patients dans des lits d’hôpitaux qui nécessitaient nos soins, notre attention et notre expertise pour préparer les produits dont ils avaient besoin pour retrouver la santé. Et pourtant, nous le faisions dans un climat de méfiance où tout ce que nous préparions et tout ce que nous produisions étaient remis en question et contestés, alors que rien de tel ne s’était produit auparavant. C’était comme être en état de siège. On ne savait pas ce qui allait se passer ni comment on allait nous traiter. En tant que pharmacien autorisé, je ne savais pas si je pourrais continuer à exercer à l’issue de l’enquête. Donc, la peur, la déception, l’humiliation, l’échec... toutes ces pensées me trottaient dans la tête alors que nous traversions cette période de crise. »
Trois membres du personnel technique et une personne de l’équipe de pharmacie avaient été impliqués dans la production de la solution de dialyse fatale. Dans un premier temps, ces personnes ont continué à travailler à l’hôpital, mais d’examen en examen, elles ont fini par être renvoyées chez elles, sans salaire, totalement isolées de leur organisation et sans le soutien émotionnel dont elles auraient eu besoin », explique M. Long.
Pour sa part, madame Prowse est ressortie de l’expérience avec la ferme intention de faire entendre la voix des patients et des familles et de les faire participer aux efforts de sécurité dans tout le pays. S’inspirant de l’odyssée hospitalière de sa mère, de son expérience professionnelle et de sa formation en travail social et en droit, Deborah Prowse a fondé avec d’autres membres le conseil de sécurité des patients et des familles de la région sanitaire de Calgary, et collabore depuis avec l’Alberta Health Quality Council, l’organisation Patients pour la sécurité des patients du Canada et de nombreux autres groupes qui défendent la cause, dont l’Alliance mondiale pour la sécurité des patients de l’Organisation mondiale de la santé.
« Les patients et leurs familles doivent avoir confiance dans la qualité et la sécurité des soins qui sont prodigués, mais, quand les choses tournent mal, la transparence et l’ouverture ne sont pas toujours au rendez-vous, observe-t-elle. Et c’est un affront pour une relation basée sur la confiance.
Il est donc très important, lorsque les choses tournent mal, qu’il y ait divulgation de ce qui s’est passé. La divulgation comporte trois composantes : la reconnaissance de ce qui s’est produit, les excuses prononcées, et les mesures prises pour que cela ne se reproduise pas. Les patients, je pense, croient pour la plupart que le personnel soignant travaille avec de bonnes intentions et le désir de bien faire et de prendre soin des patients. Parfois, cela ne se passe pas bien. À mon avis la plus grande crainte c’est que tout soit camouflé si quelque chose tourne mal. »
Deborah Prowse et Steve Long ont parlé de leur expérience dans une série d’ateliers offerts aux cadres de la région sanitaire de Calgary lors du déploiement des nouvelles procédures de sécurité des patients, dont les nouvelles politiques régissant la divulgation après un incident, le signalement des événements, la communication d’information au public et l’adoption d’une culture de confiance et de justice dans les établissements de santé.
« Cela a marqué un changement énorme pour la sécurité des patients de l’Alberta et, en raison de la couverture nationale qu’ont reçue ces événements, cela a également contribué à faire évoluer le débat national sur la divulgation », souligne madame Prowse.
Je pense que l’on communique maintenant de manière beaucoup plus réfléchie. Ce qui me préoccupe, c’est qu’on n’implique pas toujours les personnes les plus concernées dans toutes les situations où elles devraient l’être. Et je pense que c’est un élément important de la guérison, tant pour les patients que pour le personnel, que de nous rassembler afin de pouvoir traverser ces premières phases de guérison peu de temps après les événements, dès que toutes les parties sont prêtes à le faire. Je crois que c’est très important ». Cet aspect n’a pas échappé à M. Long, qui a subi un choc émotionnel grave à la suite des décès, tout comme le personnel concerné de sa pharmacie.
« La pharmacie est souvent présentée dans les écrits comme l’ingrédient invisible, parce que les médicaments et les préparations surgissent comme par magie de nulle part et, la plupart du temps, tout se passe bien et les gens vont mieux. Après l’erreur et la perte de crédibilité, la seule chose qui m’a empêché de vraiment tourner la page, c’est de n’avoir jamais eu la chance de faire des excuses, dit M. Long, visiblement ébranlé.
Nous étions responsables d’un grand malheur... Nous le reconnaissions et nous en étions profondément malheureux… »
S’il a un message à transmettre aux prestataires de soins qui se retrouve impliqué dans des incidents indésirables, c’est de tenir bon et de surmonter leur épreuve, dit-il.
« Tout d’abord, si vous n’avez pas commis d’erreur de médication ou si vous n’avez jamais causé de préjudice, ce n’est pas parce que vous êtes d’un professionnalisme exemplaire, mais parce que vous avez eu de la chance. Deuxièmement, l’un de mes plus grands regrets c’est de ne pas avoir suffisamment veillé sur les membres de mon personnel pour voir comment ils allaient et faire en sorte qu’ils reçoivent le soutien dont ils avaient besoin. Et la troisième chose, je dirais, c’est de veiller à prendre soin de soi. Écoutez les messages de votre famille, des collègues et des autres personnes et demandez de l’aide. J’ai attendu beaucoup trop longtemps avant d’aller chercher de l’aide professionnelle. »
Mme Prowse pense que sa mère serait fière de son travail de sensibilisation et des changements positifs que son propre décès a entraînés pour la sécurité des patients. Une des choses qui la poussent à continuer depuis dix ans, ce sont les prestataires de soins de santé qui viennent à sa rencontre après ses conférences pour lui dire à quel point son histoire les touche, dit-elle.
« Il y a une citation qui, je crois, s’applique à nous deux, ajoute-t-elle en regardant M. Long du coin de l’œil. Elle est de Maya Angelou et dit, en gros, qu’avec le temps, les gens oublieront les mots que nous avons prononcés, mais ils n’oublieront jamais ce qu’ils leur ont fait ressentir. »